Hommage à Almudena Grandes

« Nous perdons une des écrivaines de référence de notre temps »

Almudena Grandes, l’une des plus grandes auteures espagnoles contemporaines, s’est éteinte le 27 novembre 2021 ; mais son œuvre foisonnante et lumineuse, elle, n’a pas fini d’éclairer les chemins de l’Histoire et de la mémoire de tout un pays.

En 1989, à 29 ans à peine, Almudena Grandes fait une entrée fracassante dans le monde littéraire avec son roman Les Vies de Loulou (Albin Michel), qui met en scène une femme moderne et libérée explorant son corps et sa sexualité dans une Madrid chamboulée par la Movida, grand mouvement de libération et de renaissance culturelles après la dictature franquiste. Vendu à des millions d’exemplaires et traduit dans près de 20 langues, ce roman sulfureux lance la carrière d’une auteure libre et audacieuse, revendiquant pleinement le caractère érotique de son roman, et faisant exploser les tabous et les non-dits…et ce, tout en étant une épouse et une mère. De quoi choquer les conservateurs d’alors ! Après ce premier coup de maître, le succès ne quittera plus Almudena Grandes. Un succès que l’auteure met au service d’engagements forts et de combats pour la démocratie, la justice sociale, l’égalité, l’entraide et le partage. Contributrice régulière du grand quotidien El Pais, Almudena Grandes n’a jamais cessé d’écrire sur la société de son temps, et notamment sur une jeunesse, dont elle analysait avec force et justesse les errances et interrogations.

Mais le plus grand combat d’Almudena Grandes aura été celui contre le silence ; ce silence imposé par la dictature franquiste et qui « a coupé les ailes de la mémoire » de tout un pays. Née en 1960, l’auteure explique que son intérêt pour la Guerre Civile Espagnole est celui de toute une génération : « Mes grands-parents l’ont vécue, mes parents en ont hérité, et nous, nous l’avons récupérée. » Une filiation soulignée par la citation de José Ortega y Gasset qui ouvre Le Cœur Glacé (JC Lattès), le plus célèbre des romans d’Almudena Grandes : « Ce qui différencie l’homme de l’animal, c’est que l’homme est un héritier et non un simple descendant. » Héritière de cette histoire complexe, Almudena Grandes en a fait la toile de fond d’un roman fleuve, dans la tradition des grandes sagas familiales, où destins individuels et grande Histoire s’entrecroisent dans un écheveau de fils complexes et secrets. Le Cœur Glacé est aussi l’occasion pour Almudena Grandes de dévoiler son style unique très recherché et pourtant très accessible, ce qui explique sa grande popularité, et de démontrer une incroyable maîtrise narrative et une grande finesse dans l’analyse psychologique des nombreux personnages du roman.

Cette fascination pour la Guerre Civile va progressivement devenir une obsession. Pendant cinq ans, Almudena Grandes va tout lire, écouter, regarder sur cette période. Un travail documentaire titanesque qui sera la base de son projet le plus ambitieux : Episodes d’une guerre interminable, série de romans centrés sur des épisodes méconnus ou oubliés de la Guerre Civile publiée aux Éditions JC Lattès. Selon ses propres dires, « pour réussir un roman, il faut parvenir à un savant équilibre entre liberté créatrice et vérité historique ». Un défi que l’auteure relève dans le roman inaugural de la série, Inès et la joie, offrant un fascinant exemple de « fiction insérée au sein de la chronique d’un événement historique réel. » La recontextualisation est essentielle pour comprendre les émotions et décisions des personnages. L’auteure s’attache également à redonner leur place aux femmes, centrant ce premier tome sur une héroïne forte, courageuse et prête à combattre aux côtés des guérilleros. Autant de personnages qui se retrouvent, souvent malgré eux, héros d’aventures rocambolesques, rappelant celles de Don Quichotte, l’un des héros littéraires d’Almudena Grandes. Le Lecteur de Jules Vernes et Les Trois Mariages de Manolita poursuivent la série et cette volonté de mettre en lumière les oubliés de l’Histoire, les humbles et vulnérables, ces survivants qui ont combattu dans l’ombre. Les Patients du Docteur Garcia, quatrième tome et lauréat du Prix Jean Monnet de la Littérature Européenne 2020, est un roman foisonnant et palpitant qui explore notamment les liens entre l’Espagne franquiste et l’Allemagne nazie, et ce, sans jamais porter aucun jugement sur les personnages. La grande force d’Almudena Grandes est de ne pas tenter de simplifier l’Histoire et de montrer au contraire que la mémoire est plurielle, donnant à voir et à comprendre les deux camps et établissant ainsi une géographie de la dense et complexe âme humaine.

Si ces romans sont résolument et profondément espagnols, leur portée, elle, est universelle. Les lecteurs du monde entier peuvent s’identifier à ces modestes héros cherchant à s’émanciper et à trouver leur place dans le cours inexorable de l’Histoire et du temps. Les lecteurs sont également naturellement happés par cette écriture très visuelle, quasi cinématographique, et surtout très sensuelle. Les couleurs, odeurs et saveurs y sont décrites avec tant de détails et de justesse que les décors et les personnages n’en sont que plus vivants encore.

Le dernier tome de cette grande fresque, Les Secrets de Ciempozuelos, paraîtra au printemps prochain…la voix d’Almudena Grandes n’a pas fini de résonner.

Juliette Courtois