La liberté parachutée

Libération d'Imogen Kealey

Dans leur roman Libération, Imogen Robertson et Darby Kealey, réunis sous le pseudonyme Imogen Kealey, mettent en scène un personnage haut en couleurs : celui de Nancy Wake, la femme la plus décorée de la Seconde Guerre Mondiale. Haletante et émouvante, cette fiction historique est aussi divertissante qu’utile, se faisant invitation à découvrir tout un pan méconnu de l’Histoire et de ses grandes héroïnes…Retour sur le très romanesque destin de Nancy Wake.


Nuit du 29 au 30 avril 1944. Dans le ciel auvergnat, un avion anglais manœuvre pour réaliser un nouveau parachutage à destination des maquisards. À son bord : des armes, du matériel et…une femme qui s’apprête à changer le cours de l’Histoire. Son nom : Nancy Wake. Mais comment diable cette jeune néozélandaise de 32 ans s’est-elle retrouvée là, ballotée dans les airs d’une France Occupée ? 


Nancy Wake le dit elle-même, elle a grandi seule et sans amour dans l’ombre d’une mère dévote et stricte. Mais il en faut plus pour abattre cette dure à cuire qui rêve d’aventures et de nouveaux horizons. Après une formation d’infirmière (qui se révèlera bien utile !) et ses quelques économies en poche, la voilà qui s’envole, à 20 ans à peine, pour le Canada, les États-Unis puis la France. Son bagout est indéniable, son charisme hypnotisant et son intelligence d’une incroyable vivacité. Autant d’atouts qui lui permettent d’obtenir un poste de reporter pour le grand groupe de presse américain Hearst. C’est ainsi que la jeune Nancy se met à fréquenter les intellectuels et à courir les soirées du virevoltant Paris des années 30. Mais cette frivolité n’est qu’apparence car Nancy perçoit déjà que le monde est en train de changer sous la menace grandissante du Reich. Impression confirmée par ses reportages effectués à Berlin puis Vienne où elle parvient à décrocher un entretien avec Hitler, dont les manières policées d’alors masquent à peine la terrible répression antisémite dont Nancy est le témoin. Le profond dégoût qu’elle ressent se transforme en haine farouche du nazisme. Nancy se fait la promesse de tout faire pour combattre ce monstre. Le destin met alors sur sa route Henri Fiocca, industriel marseillais et dandy millionnaire. Un coup de foudre plus tard, les voilà heureux et amoureux profitant des plaisirs de la Côte d’Azur. Nous sommes à l’été 39. La guerre éclate en septembre…mais le couple décide de se marier malgré tout en novembre. Le bonheur comme premier acte de résistance. Mais l’oisiveté ne sied guère à Nancy. Hors de question pour elle de laisser seuls les hommes se battre. Pugnace et déterminée à protéger son pays d’adoption, elle découvre vite comment mettre à profit la fortune de son mari. Les Fiocca rencontrent de nombreux officiers britanniques et effectuent de petites missions de résistance, avant de s’engager dans le réseau Pat O’Leary, le plus grand réseau d’évasion actif en France. Nancy multiplie les actions d’exfiltration et contribue à sauver des centaines de militaires et réfugiés. Sa féminité est sa meilleure arme car elle la rend invisible aux yeux des Allemands qui peinent à faire le lien entre ce redoutable résistant qu’ils traquent et la grande et belle bourgeoise Nancy Fiocca…qu’ils finiront par surnommer la Souris Blanche tant elle parvient à déjouer tous leurs pièges. Une souris dont la tête finit par être mise à prix…Nous sommes en 1943 et Nancy doit fuir la France. Il lui faudra six tentatives pour parvenir à traverser les Pyrénées et rejoindre l’Espagne puis l’Angleterre, mais malgré la faim, la peur, la douleur et la torture (elle est arrêtée mais ne divulgue rien de ses actions), elle continue vaillante et déterminée. En Angleterre, elle tente de rejoindre les Forces Françaises Libres qui la refusent. Il faut dire que pour eux elle représente un double danger…c’est une femme et une étrangère proche des Anglais, et à cette époque les tensions sont réelles entre les FFL et les services de renseignements britanniques…pour qui, au contraire, le recrutement d’agents féminins est un réel atout. Cette différence de mentalité peut en partie s’expliquer par le fait qu’à cette époque les femmes en France ne sont encore considérées que comme des mineurs civiques alors qu’en Grande-Bretagne elles ont le droit de vote depuis 1919, et depuis 1901 en Australie ! Nancy Wake va donc être recrutée par le SOE, le Special Operations Executive, l’armée secrète de Churchill, la 5ème colonne chargée de faire barrage aux forces de l’Axe, et plus précisément par la Section F qui opère en France sous les ordres du célèbre Buckmaster. Francophone et francophile, farouchement opposée au nazisme et ayant déjà fait ses preuves sur le terrain, Nancy est la recrue idéale. Mais elle doit malgré tout passer toutes les phases d’entraînement. C’est d’ailleurs à cette occasion qu’elle rencontre une autre grande figure de la Résistance, Violette Szabo, spécialiste en armement, qui partage avec Nancy une beauté incandescente, un humour ravageur et un courage à toute épreuve. Au total, la Section F parachute 39 agentes. 24 ont survécu, 2 sont mortes en mission et 13 ont péri dans les camps…dont Violette Szabo. De nombreux survivants des camps ont témoigné de la bravoure et de l’engagement de ces femmes lors des procès contre les crimes nazis. Mais revenons à Nancy et à son parachutage en France qui ne se passe pas vraiment comme prévu, comme elle le raconte : « Victime du mal de mer, vomissant, je ne ressemble guère à l’image de l’espionne langoureuse d’Hollywood ». Et son drôle d’accoutrement ajoute au caractère quelque peu comique de la situation. Sous un énorme manteau en poils de chameau, et sous un treillis aux poches pleines de revolver, elle cache…bas et talons ! Tout au long de sa mission, elle ne se départira jamais de cette féminité, gardant toujours avec elle son coussin de soie et son rouge à lèvres Chanel ! Ce qui fera dire à l’un de ses hommes : « Elle est la femme la plus féminine que je connaisse, mais sur le terrain, elle se bat comme 5 hommes ! » Chargée d’organiser et de former les maquisards, Nancy est toujours la première à prendre les armes et fait montre d’un spectaculaire talent tactique et stratégique, obtenant le respect des combattants avec qui elle n’hésite pas à boire un peu plus que de raison appliquant à la lettre sa philosophie : « Mangeons, buvons et soyons heureux, car demain nous serons peut-être morts. » Parcourir 500km à vélo en 72h pour délivrer un message radio, attaquer des dépôts d’armes et le siège de la Gestapo à Montluçon, mener 250 hommes contre 6000 et jouer les traductrices entre maquisard et américains sous le feu des bazookas…tels sont quelques-uns des faits d’armes de Nancy Wake, alias la Sorcière, Andrée, Renée, Lucienne Suzanne Carlier…identités multiples pour une femme unique. 

En août 44, alors qu’elle défile avec ses hommes dans Vichy libérée, elle apprend la mort d’Henri, torturé puis exécuté par la Gestapo. Malgré ses succès militaires, la voilà veuve et sans le sou…mais avec une impressionnante collection de médailles. Nancy Wake est la femme la plus décorée de la Seconde Guerre Mondiale ! Après-guerre, elle continue à travailler quelques temps pour le gouvernement britannique, au Ministère de l’Air notamment, pour lequel elle rédige…un petit manuel de survie en terrains hostiles ! Elle tente ensuite une carrière politique en Australie, que le climat conservateur d’alors lui fait bien vite abandonner. Qu’importe, elle occupera désormais son temps à écrire ses mémoires. De retour à Londres, elle loge au Stafford Hotel, un ancien club pour officiers, où l’on raconte qu’elle buvait chaque jour six gin tonic…on ne se refait pas ! Personnalité haute en couleur, elle continue d’accorder des interviews et attire l’attention de producteurs de cinéma. Pour celle qui a élaboré tant de scénarios tactiques et joué 1000 rôles sous couverture, la participation à l’écriture scénaristique de ces projets était une évidence…seulement sur les six auxquels elle participe (dont une comédie musicale !), aucun ne se réalise. C’est qu’il n’est pas simple de capturer l’essence de cette femme unique. C’est sans doute ce qui a poussé Imogen Robertson et Darby Kealey, réunis sous le pseudonyme Imogen Kealey, à opter pour la fiction historique. Leur roman Libération n’est pas un documentaire mais bien une œuvre de fiction qui se fait tour à tour thriller, roman d’espionnage, romance et livre d’histoire. Ce choix est habile car cette fictionnalisation, voire théâtralisation, permet d’aborder des thématiques variées. Elle permet d’abord de s’approcher au plus près du personnage de Nancy Wake, dont on suit les peurs, les doutes et que l’on voit se questionner sur ses actions et leur bien-fondé. Et puis il y a tous les personnages qui gravitent autour d’elle. Certains sont basés sur des personnes réelles, d’autres ont été inventés, mais tous révèlent l’ambiguïté de cette période. Les maquisards ne sont pas tous des héros et les soldats allemands ne sont pas tous des salauds. Rien n’est jamais aussi simple en temps de guerre, comme le souligne l’alternance de points de vue qui permet de découvrir les motivations et ambitions de chacun. Libération est aussi un roman très visuel. À grands renforts de descriptions très détaillées, les auteurs nous plongent littéralement dans l’action. On est aux côtés de Nancy et de ses hommes et l’on peut presque déjà voir le film que le roman s’apprête à devenir. Bien sûr certains traits sont quelque peu exagérés et les ficelles sont parfois un peu grosses, mais les auteurs ne s’en cachent nullement, ils l’expliquent d’ailleurs à la fin de leur roman, indiquant même les ouvrages documentaires sur lesquels ils se sont appuyés. Alors qu’importe les libertés prises avec la réalité, ce roman, aussi passionnant que divertissant, reste un incroyable portrait de femme, un hommage à la véritable Nancy Wake et une invitation à poursuivre votre découverte de ce pan méconnu de l’histoire des Hommes…qui est beaucoup une histoire de femmes. 

Juliette Courtois