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Houston Osaka : la cuisine des sentiments

Après le succès de Lot, son recueil de nouvelles qui lui valut une reconnaissance internationale, Bryan Washington jeune auteur queer afro-américain, transforme l’essai avec son premier roman, Houston Osaka, une histoire d’amour contemporaine qui traite avec finesse, poésie et humour des grands maux de notre temps. Bouleversant.

Lot fit de Bryan Washington la sensation littéraire de 2019. Dans ce recueil de nouvelles, le jeune auteur queer afro-américain met un coup de projecteur sur des univers et des personnages souvent oubliés de la littérature américaine, à l’image de Nicolas, jeune métisse latino-afro-américain en pleine découverte de son identité sexuelle, tout en dressant un portrait réaliste mais non moins empreint de poésie de Houston, sa ville de cœur. Le succès et la reconnaissance sont immédiats et les prix pleuvent, dont les très convoités Ernest Gaines Award for Literary Excellence et Dylan Thomas Prize. Barack Obama désigne même Lot comme l’un de ses livres favoris de l’année. Mais loin de n’être qu’une sensation littéraire au succès aussi fulgurant que fugace, le jeune auteur s’inscrit durablement dans le paysage créatif, social et politique. Bryan Washington est une voix qui compte, celle d’une jeunesse qui se cherche mais surtout qui s’assume dans toute sa diversité et sa complexité, celle de l’Amérique d’aujourd’hui, riche et cosmopolite, mais qui doit aussi conjuguer son présent et son avenir avec les traumas de son passé. Dans ses nouvelles, comme dans ses billets et essais publiés dans des revues aussi prestigieuses que le New-Yorker et le New-York Times, Bryan Washington développe un langage bien à lui, savoureux mélange d’idiomes et tournures de phrases très contemporaines, simples et sans emphase mais ô combien percutants, et d’incursions poétiques révélant une plume pleine de tendresse pour ces oubliés de la littérature que Washington ne traite jamais avec pathos. La couleur, l’orientation sexuelle des personnages sont des composantes importantes de leur histoire, mais elles ne sont aussi que cela, des composantes parmi d’autres dont la somme rend chaque protagoniste unique et libre de changer et de devenir qui il veut, qui il est. Une générosité et une empathie que l’on retrouve dans tous les écrits que l’auteur consacre à sa grande passion, la nourriture, qui est pour lui le véritable langage du cœur. Autant de thèmes que Bryan Washington développe dans Houston Osaka, son premier roman, dont la société A24, à qui l’on doit le très beau Moonlight ou l’incroyable série Euphoria, a acquis les droits d’adaptation avant même sa parution… une autre preuve, si besoin en était, de l’importance et de la portée de la voix de Bryan Washington.

Houston Osaka émeut, déroute, bouleverse. Dans une écriture qui s’affranchit des règles strictes de la ponctuation pour nous offrir des flots de pensées sans entrave et de conversations intimes que chaque personnage entretient avec lui-même et partage avec le lecteur comme dans un journal intime, et qui s’inspire des nouvelles manières de communiquer à l’ère des réseaux sociaux (changements de typographie et inclusions de photos transforment la lecture en une expérience quasi interactive), Bryan Washington nous raconte l'histoire d’amour de Mike, nippo-américain, et Benson, afro-américain. Lorsque le roman commence, tous deux sentent que leur relation est en train de changer. La passion est toujours là, mais quelque chose semble casser. Mais l’un et l’autre ont-ils seulement envie de le réparer ? Il faudrait qu’ils parlent, qu’ils s’expliquent, mais la communication et le timing n’ont jamais vraiment été leur fort. C’est dans la distance et l’absence que les deux hommes vont trouver le temps de remonter le fil de leur histoire et de comprendre ce qui a fonctionné ou non. Cette distance leur est imposée par la décision de Mike de rejoindre son père mourant à Osaka, alors même que Mitsuko, sa mère, arrive chez lui à Houston. Un départ précipité qui oblige Benson à accueillir chez lui cette parfaite inconnue. Une situation pour le moins ubuesque mais qui va être le déclencheur de nombreuses révélations et prises de conscience chez les deux hommes. En repensant à leur histoire, leur famille et leurs parents surtout, Mike et Benson comprennent certaines choses, là où, enfants, le contexte leur faisait défaut. Alors que Mike retrace l’histoire de ses parents séparés, de son enfance passée dans le dénuement et la violence latente et s’interroge sur la notion de « foyer » alors qu’il découvre son identité japonaise, Benson doit tout à la fois apprivoiser sa « belle-mère » (qui cache derrière ses sarcasmes des trésors de tendresse) et jongler avec sa famille dysfonctionnelle, l’alcoolisme de son père et la colère qui le tenaille sans cesse à l’idée d’avoir été chassé par les siens à cause de son homosexualité et de sa séropositivité. Ce roman révèle de nombreux conflits mais ne désigne aucun « méchant » et c’est bien là toute sa force. Mike et Benson sont conscients des faiblesses, maladresses et erreurs de leurs parents, mais en éclairant leur histoire d’une lumière nouvelle, ils parviennent à mieux comprendre et à pardonner, sans justifier ou excuser. Ils se révèlent tous deux d’une grande force morale, capables d’accompagner leurs parents sur la voie de l’acceptation. Il y a tant d’empathie et d’affection dans les liens qui unissent chacun des personnages, et c’est à travers la cuisine que cette chaleur s’exprime le mieux. Ce roman est une ode à l’intimité qui se crée entre le cuisinier et la personne pour qui il cuisine. La cuisine vient combler les silences et exprimer les sentiments là où les mots manquent. La cuisine rapproche les êtres, quelles que soient leurs origines… une diversité et un cosmopolitisme qui sont l’essence même de Houston, une ville-monde que Bryan Washington célèbre avec ferveur sans en omettre les défauts et les dérives.

Avec Houston Osaka, Bryan Washington n’établit pas de normes, n’impose pas une vision biaisée de la société et des maux qui la traversent, il nous offre simplement l’histoire d’amour de deux hommes, libres de transformer ou non leurs blessures, leurs souvenirs, leurs deuils, en une force créatrice qui les poussera à trouver enfin qui ils sont et à construire leur propre foyer. L’amour, comme la vie, change sans cesse de formes, comment pourrait-on alors l’enfermer dans des cases et schémas prédéfinis ?

Juliette Courtois