Guillaume Meurice : l'interview

Le roi n’avait pas ri

Guillaume Meurice : « Comme Triboulet, je me demande si ma liberté ne cautionne pas la domination »

Après un premier roman sous l’égide de Rimbaud (Cosme, 2018), Guillaume Meurice s’essaie au genre historique avec Le roi n’avait pas ri en se glissant dans la peau du bouffon Triboulet (1479-1536), condamné par François 1er pour avoir fait LA blague de trop. Un récit sensible et plein de panache qui pose en filigrane une question familière à l’humoriste de France Inter : le pouvoir tolère-t-il vraiment le rire ?

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire un roman sur Triboulet ? Cela faisait longtemps que la figure et le rôle des bouffons m’intriguaient. Avant Triboulet, les fous de cour étaient souvent d’authentiques malades mentaux dont on raillait les extravagances, et qui n’étaient pas plus considérés que des animaux de ménagerie. Par la suite, leur fonction a évolué jusqu’à les voir devenir des quasi conseillers du roi. En cette période de grands bouleversements du début de la Renaissance, il me semble que Triboulet marqua ce virage en étant le premier « fou » suffisamment intelligent pour faire croire qu’il était fou.

Pourquoi avoir écrit cette histoire à la première personne ? J’avais envie d’adopter son point de vue. Je ressens peut-être une certaine filiation avec lui, exerçant aujourd’hui cette bizarre profession de « faire rire ». Comme lui, je vis cette situation assez absurde de devoir ma subsistance à de simples blagues. Cela m’a beaucoup aidé pour les dialogues : je me suis systématiquement dit « qu’est-ce que j’aurais répondu ? » – avec les contraintes de l’époque, bien sûr. L’exercice était très agréable car, même si le contexte a beaucoup évolué, les structures de pouvoir restent les mêmes : désespérément verticales. Autant de puissance dans les mains d’une seule personne, c’est quelque chose que l’on retrouve dans nos démocraties, et c’est bien dommage. Ma principale parenté avec lui, c’est d’avoir la liberté de m’en moquer. La principale différence, c’est que je ne risque pas d’être condamné à mort pour cela.

Vous faites dire à Triboulet « Ma liberté était totale dans certaines limites. » De quelles limites parle-t-on à l’époque ? Et aujourd’hui ? Toutes les époques charrient leurs interdits. Triboulet avait une limite explicite : ne pas railler les « femmes du roi » (ni la reine, ni ses maîtresses). Dès lors, la tentation de la franchir était grande. En ce qui me concerne, les limites que je me fixe sont clairement celles de la loi (l’injure publique, la diffamation…), mais la menace qui pèse sur les humoristes aujourd’hui est davantage liée au principal pouvoir actuel : celui du marché. Faire une blague qui déplaît à l’actionnaire ou au principal annonceur d’un média peut vous valoir votre place. L’argent est le « sacré » du moment.

Une autre des réflexions de Triboulet résonne en moi en permanence : « Et si ma liberté cautionnait la domination … ? ». Aujourd’hui comme hier, le pouvoir a intégré sa critique à sa propre structure. Le bouffon avait le droit de railler ouvertement le roi mais il lui devait son existence. Aujourd’hui, on peut critiquer les rapports de forces que l’on subit, mais dans des médias qui appartiennent essentiellement à des milliardaires, à l’État ou aux GAFA. C’est cette zone grise que je voulais explorer dans ce livre à travers ce personnage.

Avez-vous parfois peur d'avoir le mot de trop, comme lui ? Non, parce que je m’en fous d’être viré pour avoir trop exercé ma liberté. Un droit se perd si on ne l’utilise pas, alors j’essaye de faire vivre au maximum celui que j’ai de m’exprimer. En revanche, l’idée du « mot de trop » est intéressante selon là où on se place. En dehors des lois évoquées précédemment, les limites sont essentiellement celles du spectateur, l’exemple le plus répandu étant celui des religions. Mais il y a autant de limites que de spectateurs. C’est pour ça que je pense qu’un humoriste ne peut ni ne doit en tenir compte.

Le roman dresse un portrait sensible de Triboulet, farouche pacifiste "résolu à ne pas être du côté des dominants". Pourquoi avoir insisté sur ces aspects ? Les archives sont très minces à son sujet. En discutant avec quelques historiens et universitaires spécialistes de cette période, je me suis rendu compte que la voie était libre pour donner à Triboulet le caractère que je voulais. C’est peut-être pour cela qu’il me ressemble beaucoup.

Vous lui donnez pour livre de chevet Éloge de la folie d’Érasme. Quel est le vôtre ? L’entraide, l’autre loi de la jungle de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle (Les Liens qui libèrent, 2017). Dans une société complètement dévouée au culte de la compétition, les auteurs démontrent de manière limpide que ni la société, ni l’humanité, ni la vie, n’existeraient sans une force plus grande encore : la coopération. En résumé, ceux qui veulent continuer dans l’idéologie de la lutte de chacun contre tous font preuve d’une destructrice…folie.

Propos recueillis par Noémie Sudre