Ashley Audrain : La mère de toutes les peurs

Entre toutes les mères

Et si le plus beau métier du monde n’était qu’un horrible traquenard ? En toile de fond, c’est la question posée par Ashley Audrain dans Entre toutes les mères. Le livre de cette Canadienne a de quoi doucher l’ambiance de n’importe quelle baby-shower… La romancière l’a pourtant rédigé six mois après avoir mis au monde son premier fils, profitant de chaque instant libre pour rédiger les lignes de ce thriller psychologique, tout aussi dérangeant qu’haletant. Blythe Connor, jeune écrivaine devenue mère au foyer par la force des choses, voit peu à peu grandir sa fille Violet dans la détestation. Mais qui, de la génitrice ou du rejeton, est réellement la cible du rejet ? Un roman en forme d’éxutoire pour Aslhey Audrain. Si elle est fascinée depuis l’enfance par la maternité, c’est plutôt parce qu’elle s’est toujours demandée ce qui pouvait bien pousser les femmes à la désirer. Maintenant qu’elle est mère, l’équation se pose différement pour elle : « Bien sûr que j’aime être mère. Mais avec une réserve, celle de pouvoir dire qu’on peut aimer ses enfants tout en se disant certains jours qu’on aurait aimé ne pas avoir les responsabilités qui viennent avec. Personne n’en parle et je crois que beaucoup d’entre nous vivent dans cet entre-deux [1]

Au-delà de la fiction, le livre d’Audrain s’insère dans son époque. Longtemps, on a cru que les femmes étaient naturellement faites pour ça. Une affaire de biologie, de tripes, quelque chose qui ne se discute pas, d’inné… C’est pour elles qu’on a créé l’instinct, forcément « maternel », délestant par la même occasion les pères du poids de la dévotion envers leurs enfants. Et puis peu à peu, le voile de la maternité s’est déchiré. Des femmes ont pris la plume. Non, être mère ne va pas de soi et certaines le regrettent même toute leur vie. En 2007, l’écrivaine Corinne Maier provoque la sensation avec le livre No kid, un essai présentant « Quarante bonnes raisons de ne pas avoir d’enfant ». Plus récemment, Le regret d’être mère de l’israélienne Orna Donath a déclenché de violentes polémiques, dans son pays notamment mais aussi en Allemagne. Dans cette étude sociologique, elle met en lumière une réalité souvent tue : celle de femmes qui, en dépit de toutes les attentes qui pèsent sur elles, avouent déplorer avoir donné la vie. Suite à la transgression de ce tabou, la chercheuse de l’Université Ben Gourion en Israël subira une intense campagne de harcèlements et de dénigrements. Elle recevra aussi le soutien de nombreuses femmes, provoquant le hastag « regrettingmotherhood » sur le réseau social Twitter. Le mythe de la maternité heureuse est peut-être en train de prendre fin, bousculé par la prise de conscience de ses réalités les plus sombres : violences obstétricales, isolement des mères en post-partum, inégalités hommes-femmes face aux charges familiales…

De ces non-dits, Ashley Audrain tisse une trame de plus en plus intense. En miroir, cette interrogation vertigineuse comme un cauchemar d’enfant nous emporte au fil des pages : l’amour d’une mère est-il toujours donné d’avance ?

Paul Sanfourche

[1] Interview au New York Times du 21 février 2021.