L'île intérieure de Claire Léost

Le Passage de l'été

Il y a des recoins du monde qui vous fascinent autant qu’ils vous inquiètent. Des paysages ambigus où une simple inflexion de la lumière, le cri d’un animal ou le regard perçant d’un de ses habitants suffit à transformer la beauté des lieux en une présence subtilement hostile. Face à ce bouillonnement intérieur, l’écrivain qui sommeille en nous sait alors qu’il a devant les yeux le décor idéal pour laisser libre court à son imagination.

Ce choc intérieur, la romancière Claire Léost l’a ressenti en plein cœur de la Bretagne, dans les Monts d’Arrée, à mille lieues des côtes du Finistère et de leurs plages de sable blanc. À Huelgoat plus exactement : « C’est un petit village entouré par une forêt pleine de mystères. Le poète Victor Segalen y est mort par exemple, sans que l’on sache ce qui lui est arrivé… Le lieu m’a vraiment intriguée, avec ces gros rochers qui surgissent de nulle part, jusque dans les jardins des maisons. » Dans cette ambiance de brume et de lichens, l’écrivaine a fixé l’intrigue du Passage de l’été, son dernier roman. Trois générations de femmes, bretonnes par naissance ou par choix, dévoilées peu à peu dans un récit qui puise dans l’intime comme des racines entortillées dans un sol tourbeux. Il y a là Odette, forcée à l’exil comme tant d’autres jeunes femmes modestes, juste après-guerre. Marguerite, la professeure de français parisienne, mystérieusement attirée par l’air de Breizh et son élève, la talentueuse Hélène, rêvant de mettre les voiles pour la capitale. En toile de fond, il y a surtout cette Bretagne des terres qui envoûte autant l’étranger qu’elle retient captif le natif qui tente de s’en extraire. Pour Claire Léost, elle est une « île de l’intérieur dont laquelle on ne peut jamais ni vraiment entrer ou sortir ».

Si l’écrivaine a fait de la Bretagne un personnage à part entière, c’est sans doute parce qu’elle coule dans ses veines. « Adolescente, j’y allais invariablement tous les étés. À cette époque, moi, je rêvais plus de soleil et de la Côte d’Azur où tous mes amis partaient… » Ses parents, natifs de Quimper et de Brest, « enfants d’agriculteurs pauvres » devenus professeurs de mathématiques à Paris, incarnent ce qu’elle appelle le miracle breton. « À l’époque, il y avait une forte concurrence entre les écoles privées et le système public. Cette émulation éducative a permis à beaucoup de personnes parties de rien de s’en sortir ». Fille d’exilés, Claire Léost ne nourrit aucune velléité de retour sur ses terres familiales. Convaincue que l’émancipation personnelle « passe par l’ailleurs », elle préfère se moquer gentiment du folklore désormais en vogue chez des touristes en quête de mariages druidiques et autres loufoqueries celtiques. Elle rappelle ainsi aux lecteurs que si la langue bretonne a désormais sa place dans l’enseignement scolaire, elle est une création moderne, « une sorte d’espéranto local » construit dans les années 1930 à partir du gallois et de différents dialectes.

Avec Le Passage de l’été, grâce à l’empathie qu’elle développe pour chacun de ses personnages, Claire Léost nous rappelle que l’identité est une quête, une chimère en perpétuelle construction plus qu’une image figée. Dans ce portrait distancié de la Bretagne et de ses habitants, on discerne aussi l’exigence qu’on réserve d’habitude aux membres de sa famille. Ceux que l’on aime vraiment.

Paul Sanfourche