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La Confrérie des giflés : thérapie du rire

Folie douce

Avec La Confrérie des giflés, son premier roman, le scénariste Jean-Luc Gaget nous offre un authentique millefeuille littéraire, mêlant avec gourmandise roman policier, satire politique, essai philosophique et poésie, sans oublier une généreuse dose de burlesque et de tendresse pour lier le tout. Une surprenante et émouvante quête d’identité qui nous (re)donne le goût des autres et de la vie !

Monteur, réalisateur, acteur, Jean-Luc Gaget est un véritable homme-orchestre du petit et du grand écran, capable de construire et déconstruire les images, leur donner corps et vie, et de jouer avec le rythme pour ne jamais lasser le spectateur, mais la corde la plus puissante et la plus sensible de sa créativité est celle de l’écriture. Scénariste et dialoguiste de grand talent, Jean-Luc Gaget distille dans chacune de ses histoires une tendre et gracieuse drôlerie. Vous ne le saviez peut-être pas, mais c’est sa plume qui se cache derrière bon nombre d’épisodes de la très populaire série Les Petits Meurtres d’Agatha Christie. Mais s’il est aujourd’hui connu et reconnu, c’est surtout pour le duo qu’il a formé avec Solveig Anspach, grande réalisatrice et figure solaire du cinéma français. Ensemble, ils ont notamment imaginé « la trilogie fauchée » avec Back Soon, Queen of Montreuil et L’Effet Aquatique. Des films loufoques et poétiques, dont les héros, un peu cabossés par la vie, ressortent comme transfigurés par l’amour et la tendresse. Un mélange détonant et réussi que l’on retrouve dans La Confrérie des giflés, son tout premier roman.

Autant le dire tout de suite, lorsque l’on démarre la lecture de ce roman, on est à peu près dans le même état d’esprit que son héros, Jérémie Soldatini, qui ne voit dans sa quête qu’une gigantesque absurdité. On n’a, en effet, rarement fait plus insensé comme postulat de départ que « trouver l’intention secrète d’une gifle donnée par un commissaire d’exposition ». Et pourtant, de cet improbable événement de départ, Jean-Luc Gaget imagine « un roman oignon » dont on s’amuse à peler les couches successives, tel le héros qui, en même temps qu’il se lance dans la traque de son gifleur, entame un voyage initiatique et une quête d’identité, s’étonnant de découvrir « couche après couche, tous ces personnages qui l’habitent » et ces vies parallèles qu’il aurait pu vivre si…

La Confrérie des giflés est un ovni littéraire mais un vrai page-turner. C’est là tout l’art de Jean-Luc Gaget. Il nous tient sans cesse en alerte avec un art consommé du suspens dans cette enquête dont on attend fébrilement la résolution, et surtout avec cet art de mêler les genres et les styles, alternant entre un brin de potache jamais vulgaire et une poésie qui emporte tout, surtout nos cœurs, tout en nous plaçant, nous lecteurs, devant un miroir, un peu déformant certes, mais qui nous révèle nos propres faiblesses et imperfections, nous liant ainsi avec le héros dans une sorte de fraternité littéraire. Jean-Luc Gaget est un portraitiste de génie qui ne juge jamais ses personnages, mais leur offre la possibilité de s’épanouir sous son regard empathique et bienveillant. Dans ce roman, les femmes sont fortes, complexes, insaisissables et les hommes de grands îlots de sensibilité. Tous cherchent une forme de rédemption par l’amour. Le personnage le plus émouvant du roman, et peut-être son vrai héros, est le baron Hervé Dejeambe, détective privé et plume de son état, qui ne se sépare jamais de son calepin Hello Kitty, et dont la silhouette empesée cache des montagnes de tendresse. En accompagnant Jérémie Soldatini dans cette sorte de roman policier psychanalytique, le baron lui redonne le goût de l’altérité, « faisant naître l’estime de soi, là où comme dans une nature ravagée par l’incendie, la plus petite pousse devient la promesse d’une forêt majestueuse. » À force de compromis et de renoncements, et écrasé par une bien piètre image de lui-même, Jérémie Soldatini avait comme laissé tomber…mais cette gifle et l’enquête pour en débusquer l’auteur sont venues lui insuffler « un sentiment nouveau : la rage de vivre. »

Et ce n’est là qu’un aspect de ce foisonnant roman qui nous offre aussi une géniale satire des milieux politico-médiatiques, artistiques et psychanalytiques, une critique des dérives de notre société pétrie de faux-semblants et des moments inclassables d’une drôlerie extrême portés par un inénarrable art de la formule. Un roman qui nous rappelle que, malgré nos faiblesses et nos imperfections, nous avons notre place dans ce drôle de monde, et surtout qu’il n’est jamais trop tard pour « vivre cette fameuse vie non vécue que la plupart laissent sur le bord de la route. » La Confrérie des giflés ou le triomphe des secondes chances.

Juliette Courtois

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