Charles Cédric Tsimi : l'interview

Clandestinement vôtre

Pourquoi ce livre ? Il s’est imposé à moi. Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je n’étais plus un sans-papiers. Pourquoi avoir remis sur la table de travail ce sujet de l’immigration, ce passé « honteux », »illégal », d’exclu, alors que je pouvais me présenter à la société autrement que par la figure de l’ex clandestin?  Parce que je ne me sentais ni honteux, ni illégal, et bien qu’exclu, ce n’était pas moi le crasseux. Il fallait témoigner de cela, de cette vérité qui me perforait les sens.

Quel est ton mot préféré ? Équanimité.

Pourquoi ? Sa consistance latine, je suis nostalgique de ces années, où nous apprenions, mes camarades latinistes et moi, à déchiffrer un mot, sans recourir au dictionnaire. J’affectionne sa phonétique, et bien sûr son sens. C’est une qualité que je n’ai pas et que j’apprécie chez les gens. 

Quel a été ton premier sentiment en posant les pieds en France ? Qu’elle est belle la France ! ....même si j’ai atterri à Orly. Mes sens étaient sollicités de partout. Sentiment contradictoire d’être à la fois perdu et à ma place.                                                     

Préfères-tu être touriste ou clandestin ? Ni l’un, ni l’autre.  D’un coté, le touriste me semble inenviable ; de l’autre côté, nul ne saurait préférer cette voie tragique de l’existence qu’est la clandestinité.

Quelles différences ? L’expérience de clandestin est humainement et intellectuellement plus extravagante, plus profonde, et aussi, plus infamante, plus mortelle.  Des millions de gens y perdent leur dignité, leur peau, leur vie, leur famille, le sentiment qu’ils sont et valent quelque chose ici-bas. Cette expérience dévoile le caractère monstrueux et archaïque de notre monde qui se flatte déjà de rouler en Tesla.

Quant au touriste, son expérience, si on peut appeler ça ainsi, est de l’ordre de la goinfrerie. Consommation à tout va du monde. Etrange conception du voyage, qui consiste à aller dans un pays pour « profiter » de sa bouffe ou de sa gastronomie, se baigner, se filmer, pour profiter du « repos » d’avoir dépensé…Le «  touriste » erre pour jouir. L’expression tourisme sexuel m’est toujours apparue comme un pléonasme. Une fois qu’il a fini son affaire, retour à la case de départ pour s’occuper de sa petite vie. Retour à son poste de travail. Retour en terrasse avec la bande ayant la même vie, non pour méditer sur le monde qu’ils parcourent, mais rigoler en avalant des pintes et en se racontant quelques non aventures. Quant à sa relation à l’autre, elle ne dépasse jamais le stade du cliché… ou de la pitié. Vive le voyage !

Ton livre préféré ? Les Valeureux d’Albert Cohen. D’une puissance comique phénoménale. Fantaisie jubilatoire féroce. Je l’ai lu au Cameroun, dans un amphithéâtre de 1500 places, où il y avait plus de 2000 étudiants agglutinés, à qui on dictait un cours de droit constitutionnel. Ils se faisaient chier, moi, je pissais de rire…

Pourquoi te promènes-tu avec une pipe sans tabac ? En attendant Lacan ou une lacanienne, je me lance : je crois que mon rapport à la pipe a à voir avec  mon père, dont la figure, le personnage assez original continue de me hanter.  Heureusement!  Je cherche inconsciemment à l’imiter. Il ne fumait pas la pipe, mais entre son majeur et son index, il y avait toujours une cigarette. Le pouce se redressait vers l’extérieur lorsqu’il entamait la cigarette et se pliait vers l’intérieur au fur et à mesure que la cigarette finissait de se consumer…Tout un univers ! Qui le rendait assez atypique.

Je me promène avec une pipe parce j’ai détecté que personne ne le faisait. Est-ce que le clandestin que j’étais voulait flouer les flics et autres petits-bourgeois ? Il y a un peu de ça. Opération réussie au-delà de mes attentes. Sans tabac : il nuit gravement à la santé ; ou rarement : Le tabac à pipe a une odeur  impériale que je me plais à humer trois fois par mois. Aujourd’hui, mon rapport à la pipe a changé. C’est devenu une sorte d’amulette. Et comme le pouce de mon père, elle est moins tournée vers l’extérieur et m’est plus destinée.

Tu la fais quand ta révolution ? (Rires) Mon narrateur a cru qu’il pouvait diligenter une révolution. Mal lui en a pris ! Mais son mérite est ailleurs.

La révolution égalitaire n’est pas une mince affaire. Il s’agit quand même de dévisser un monde qui prend ses racines dans la révolution du néolithique. Ceux qui croient qu’il faut s’engager dans le combat, parce qu’ils pourront immédiatement améliorer leur propre condition, parce qu’ils pourront enfin bénéficier des places auxquelles ils n’avaient droit, sont dans une toute autre entreprise que celle à laquelle je crois. Il faut créer les conditions pour que cette révolution advienne : tout un programme. Bien que l’état gélatineux du monde actuel, dominé par des nuances fascistes, ne laisse aucune chance aux forces ou esprits révolutionnaires égalitaires. Patience et courage donc !                 

Quel rapport entretiennent selon toi le réel, la politique et la littérature ? Question redoutable. Il y a des rapports, directs et indirects, de dépendance et d’interdépendance. Mais on se heurte ici à une difficulté majeure que pose chacun de ces termes  le réel/ la politique/ la littérature : leur définition.

La politique et la littérature sont universelles. Pour Marx par exemple, que je soutiens, la politique c’est la mise en commun des Biens. Une politique qui ne serait valable que pour les seuls Français ou les seuls Camerounais, qui ne viserait les intérêts que des seuls Américains ou des seuls Japonais, au fond n’est donc pas La Politique, laquelle doit pouvoir s’adresser à tous. Elle manque à l’appel de l’universel, c'est-à-dire du réel. Il y a donc une absence de la politique dans notre monde contemporain.

La littérature, comme tout art, est universelle. Lorsque Montaigne avertit le lecteur dans ses Essais : « Je suis moi-même la matière de mon livre.», Voltaire commente cela en disant : « Le charmant projet qu'il a eu de se peindre, car en se peignant, il a peint la nature humaine ! ». Le « moi » en littérature n’est pas une posture narcissique, c’est un « moi » de la condition humaine. L’universel n’est pas une négation des spécificités. Nous avons de l’Universel en nous. L’absence d’universel en littérature ou en politique c’est l’absence du réel. Et quand le réel n’est pas là, le mensonge trône. Le Faux-semblant gouverne. Nous y sommes. Disons aussi que la littérature est consubstantielle à la « politique ». La connaissance d’un évènement historique ou politique passe parfois par la lecture d’œuvres littéraires, et la bonne lecture d’une œuvre par la prise en compte de son contexte historico politique.

Politique et littérature ont donc pour fond commun ou bien commun le réel. Le fameux « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ! » résume bien les choses.

Quelles sont tes influences littéraires ? J’ai eu un rapport très anarchique, désordonné mais intense, et indépendant à la littérature. Pas de prescripteur. Pas de maître. Pas de voix autorisée qui me murmurait ce qu’il fallait lire pour faire bonne impression ou pas. Parfois pas de livres, ou du moins ceux qui pouvaient m’intéresser. Je me suis pris en charge moi-même, et ma rencontre avec certains noms a été l’occasion d’une jouissance absolue, d’une secousse interne, d’une controverse silencieuse, d’une découverte d’un style qui me prenait par les tripes. Parmi les plus décisifs, je citerai : Voltaire, Dostoïevski, Gogol, Paul Louis Courier,  Albert Cohen, Céline, et Nietzsche…Oui Nietzsche. Je l’ai lu très tôt, en classe de quatrième, sans rien comprendre. Cependant, je percevais une puissance verbale, une puissance de l’esprit qui m’entretenait vers d’autres cieux.