Au cœur de la communauté allemande du New-York d'avant-guerre

Les trois vies de Josef Klein

Avec son roman Les trois vies de Josef Klein, Ulla Lenze illustre comment les destins individuels se trouvent, souvent bien malgré eux, happés par l'inéluctable marche de l'Histoire. Elle y retrace en effet l'itinéraire de son grand-oncle, émigré allemand dans le New-York des années 30, et nous donne à voir comment ce radioamateur de talent s'est retrouvé pris entre deux pays, se voyant attribuer un rôle qu'il n'aurait jamais pensé jouer... Retour sur une période méconnue de l'histoire au coeur de la communauté allemande du New-York d'avant-guerre.

New-York, Madison Square Garden, 20 février 1939.

22 000 personnes assistent au plus grand rassemblement nazi jamais organisé sur le sol américain. Cet événement inédit est orchestré par Fritz Kuhn, nazi de la première heure, et chef du puissant Bund germano-américain, organisation créée pour promouvoir l’idéologie nazie à travers les Etats-Unis. Kuhn, qui se voit comme le « Führer Américain », défend l’idée d’une Amérique blanche qui doit être protégée à tout prix…on comprend comment les idées de cet Allemand naturalisé en 1934 ont pu trouver écho dans les idées des groupes nationalistes américains dont l’importance ne cesse de croître depuis les années 20.

Basé à Yorkville, quartier de Manhattan abritant l’une des plus importantes communautés allemandes du pays, le Bund multiplie les actions de propagande, notamment en direction des familles. Elles sont ainsi des milliers chaque week-end à se rendre au Camp Siegfried de Long Island où les attendent activités de plein-air et Oktoberfest, tandis qu’en filigrane la propagande nazie fait son œuvre. Pourtant au sein du quartier, tous ne soutiennent pas la nouvelle idéologie de « l’homme fort » de l’Allemagne. Certaines familles allemandes sont installées aux Etats-Unis depuis le XVIIIème siècle, et bien qu’elles fassent vivre la culture allemande via leurs cinémas, théâtres, restaurants, clubs et associations, elles n’en restent pas moins farouchement attachées à l’idée d’une Amérique multiculturelle, loin des idées suprématistes défendues par les nazis et les nationalistes américains. Les tensions sont donc permanentes…jusqu’à ce fameux jour de février 1939 où elles explosent tandis que les Heil Hitler des partisans du Bund résonnent dans l’arène du Madison Square Garden.

Seulement voilà, ces manifestations très publiques qui cristallisent les tensions au sein de la communauté allemande irritent Hitler qui a d’autres plans pour les Etats-Unis. Alors que le Bund défend une certaine idée de l’Amérique s’appuyant sur des Germano-Américains fiers d’appartenir aux deux cultures, Hitler voit les Etats-Unis comme un ennemi potentiel dont il faut connaître les atouts et faiblesses pour mieux le maîtriser. Alors, tandis que tous les yeux sont tournés vers le très volubile Kuhn, Hitler développe un vaste réseau de renseignements opérant en secret sur le sol américain. Rapidement, le réseau s’étend comme une gangrène s’attaquant aux membres les plus faibles de la communauté : les déçus du rêve américain.

Et ils sont nombreux ceux qui dans les années 20, croyant trouver succès et prospérité, se sont retrouvés face à une Amérique en crise aussi bien économique qu’idéologique. Certains sont rapatriés en Allemagne, aux frais du Reich, pour suivre une formation sommaire avant d’être rejetés dans le grand bain américain, d’autres, au contraire, sont recrutés sur place. Mal dans leur peau car tiraillés entre une Allemagne qu’ils ne reconnaissent plus et une Amérique qui ne les accueille pas comme ils l’auraient souhaité, ils sont une cible idéale, surtout lorsqu’ils possèdent quelques compétences utiles au Reich…à l’image de Josef Klein, dont l’histoire nous est racontée par sa petite-nièce, l’écrivaine Ulla Lenze, dans le roman Les trois vies de Josef Klein.

En arrivant aux Etats-Unis en 1925, Josef pensait repartir à zéro, renaître sur cette terre qu’il croyait pouvoir faire sienne. Mais Josef semble sans cesse ne rester qu’à la surface des choses, sans s’intégrer vraiment nulle part…sauf quand il s’agit de la communauté des radioamateurs dont il est un membre actif. Passionné par la technique, Josef est aussi fasciné par les possibilités qu’offre la radio : celle de se connecter au monde sans bouger de chez lui, et surtout celle de n’être qu’une voix flottant sur les ondes, sans attache, sans responsabilité, sans conséquence. Mais ces connaissances finissent par attirer l’œil du renseignement allemand et dès lors les actes de Josef ne seront plus jamais sans conséquence. Recruté sur un mensonge, tiraillé par la peur, voilà Josef devenu, sans vraiment le vouloir, l’un des rouages de la machine nazie.

Haletant, émouvant, fascinant, le roman d’Ulla Lenze nous plonge dans ce New-York méconnu des années 30 et nous fait suivre l’itinéraire d’un Allemand aux prises avec l’Histoire.

Juliette Courtois