Agatha Christie, Reine du fantastique ?

Surnaturel.

Attention spoiler ! Cet article révèle des éléments d’intrigue de La dernière séance.

Plusieurs nouvelles d’Agatha Christie contiennent un aspect surnaturel avéré (ou tout du moins plausible). Sa nouvelle « Le Chien de la mort » raconte l’histoire d’une religieuse douée de prémonitions et d’un pouvoir de destruction. « Le quatrième Homme » est une histoire d’emprise, de jalousie et de mort ; et d’une femme qui serait restée en vie après la mort. « La Gitane » mêle prémonitions de morts violentes et sinistres présages à des rumeurs sur des fantômes qui hantent d’anciennes pierres sacrées. « La Lampe » se concentre sur le personnage de Mme Lancaster (qui se pourrait être, ou pas, la vieille dame folle avec ses histoires de verre de lait empoisonné qui figure dans le roman Mon petit doigt m’a dit, fait une apparition dans La dernière Énigme et qui est mentionnée dans Le Cheval pâle), une femme dont la famille pourrait bien partager son toit avec un jeune fantôme. « L’étrange Cas de Sir Arthur Carmichael » nous présente un homme qui a échangé de corps avec un chat. « La dernière Séance » est une histoire à glacer le sang, qui s’attache aux tentatives d’une mère éplorée pour rétablir le contact avec sa fille morte. Dans « Le Miroir », un homme apprend l’imminence d’un meurtre par le truchement d’un reflet spectral dans un miroir. Pour finir, « La Poupée de la Couturière » est une histoire d’horreur sur un objet qui semble doué de la capacité de se mouvoir.

Sous la plume d’Agatha Christie, un certain nombre de nouvelles font brièvement référence au surnaturel. « Le Signal rouge » et « S.O.S » laissent toutes deux entendre qu’une force extérieure aux lois de la science pourrait avoir sauvé des vies. Le recueil de nouvelles intitulé Le mystérieux Mr Quinn et deux autres histoires, en-dehors de cette anthologie, mettant en scène Harley Quinn et Mr Satterthwaite lorgnent du côté du surnaturel. Inspiré par le personnage d’Arlequin de la Commedia dell’arte pour sa capacité à arriver et repartir sans que l’on s’en rende compte, Harley Quinn n’est peut-être au fond qu’un homme tout à fait ordinaire qui encourage Mr Satterthwaite à mener des enquêtes, réunit des couples et élucide des crimes. Cependant, certains critiques estiment qu’Harley Quinn sert souvent d’intermédiaire entre le monde des vivants et celui des morts, qu’il redresse les torts laissés par les morts et fait le nécessaire pour que les amoureux trouvent le bonheur. À la fin de L’Homme de la Mer, par exemple, Mr Quinn s’exprime comme s’il avait percé les mystères et les désirs les plus sombres d’un homme mort. Libre aux lecteurs et lectrices de voir les aventures d’Harley Quinn comme des histoires policières classiques ou comme des histoires teintées d’une touche surnaturelle des plus salutaires.

D’autres nouvelles d’Agatha Christie tissent une trame surnaturelle qui se révèle être tout à fait prosaïque. Dans « T.S.F. », une vielle dame est persuadée que son défunt mari tente de la contacter. Dans « Le Mystère du vase bleu », des phénomènes paranormaux seraient en lien avec le fameux vase bleu du titre. « Les Troupeaux de Géryon » dépeignent un chef de secte qui se dit capable de provoquer des visions purement spirituelles. Dans « Le Rêve », un homme prétend avoir été le témoin de son propre suicide dans un cauchemar. « Le Sanctuaire d’Astarté » raconte l’histoire d’un homme poignardé par le truchement de la magie noire. Dans « Le Géranium bleu », un médium prédit l’apocalypse tandis que les fleurs changent de couleur. Il n’en reste pas moins que dans toutes ces histoires, le crime est le fait d’êtres humains qui prétextent des manifestations du surnaturel pour détourner l’attention de leurs sombres desseins.

Certaines œuvres d’Agatha Christie n’appartiennent pas à proprement parler au genre fantastique, mais sont plutôt des histoires morales portant sur la religion. Par exemple, la nouvelle « Dans un battement d’ailes » effleure le thème du surnaturel, vers la fin surtout, lorsqu’un milliardaire renonce à tout ce qui est matériel pour emprunter un sentier céleste. La courte anthologie intitulée Star Over Bethlehem contient plusieurs nouvelles maniant des thèmes chrétiens et des ingrédients surnaturels tels que les anges et autres miracles.

D’autres histoires d’épouvante d’Agatha Christie n’ont aucunement recours au thème du surnaturel. Elles choisissent à la place de donner comme origine de l’horreur le comportement d’êtres humaines aussi rationnels que terrifiants. Le mal naît alors d’un terreau profondément humain et tous les protagonistes sont convaincus que la source de leur terreur est tout ce qu’il y a de plus commune. Dans ce type de récits d’épouvante, les personnages sympathiques (ou tout du moins intéressants) se retrouvent dans une situation horrible, quoique parfaitement rationnelle, qui les emplit de terreur. On retrouve ce genre de procédés dans Misery, le roman de Stephen King - un romancier blessé est tenu en otage par sa plus grande admiratrice – ou dans Kind Lady, le classique d’Edward Chodorov – une femme âgée en pleine possession de ses moyens est retenue prisonnière chez elle par une bande de criminels qui convainc ses prétendus sauveurs qu’elle est sénile. La nouvelle d’Agatha Christie « Philomel Cottage » peut être lue comme une histoire d’épouvante : une femme, piégée dans une maison, se rend compte qu’elle a épousé un tueur en série. Quant à sa pièce de théâtre en un acte, The Rats, elle met en scène deux personnages qui comprennent petit à petit qu’ils sont inexorablement pris au piège (faits comme des rats), dans un coup monté visant à leur faire endosser un meurtre.

Les histoires fantastiques et récits d’épouvante d’Agatha Christie font pour la plupart l’objet de nouvelles, mais ces thèmes surgissent ici et là dans ses romans. Dans Cinq Heures vingt-cinq, une séance de spiritisme mène à la découvert d’un meurtre ; La Fête du Potiron met en scène son lot de tours de magie ; quant à Un Meurtre est-il facile ?, il échafaude une trame parallèle sur la sorcellerie. Le surnaturel tient une place de choix dans deux romans seulement. Dans La Nuit qui ne finit pas, la malédiction de Gipsy’s Acre semble s’avérer au fut et à mesure que les cadavres s’amoncellent et dans Le Cheval pâle, trois sorcières prétendent détenir le pouvoir d’infliger des malédictions mortelles.

Christie sera à jamais célébrée pour ses histoires policières, mais il est bon de rappeler qu’elle n’a pas hésité à s’aventurer en-dehors des canons du genre. La plupart de ses nouvelles fantastiques ont été écrites avant le milieu des années 1930. Quant à ses deux romans qui abordent des thèmes foncièrement surnaturels, Le Cheval pâle et La Nuit qui ne finit pas, ils furent publiés dans les années 1960. Autant d’histoires parfaitement assorties à l’esprit d’Halloween qui sauront tenter les adeptes d’enquêtes servies avec un zeste d’occultisme. Agatha Christie est sans conteste la Reine du Crime. Il n’en reste pas moins que son royaume dépasse largement les frontières du roman policier.