5 questions à Stéphanie Thomas

Mal de mères

Que signifie « le regret d’être mère » ?
Stéphanie Thomas : Il s’agit de femmes qui se sentent terriblement mal à l’aise dans leur rôle de mère. Un costume mal ajusté. Elles ressentent un profond malaise avec leur maternité. L’enfant est un étranger. Elles s’en occupent très bien. Elles mettent même un point d’honneur à être des mères exemplaires. Mais elles sont en mode « robot sans affect », comme elles ont pu me dire.
Ce sont des femmes qui donneraient tout pour pouvoir revenir en arrière et retourner à cette époque presque bénie où elles avaient encore le choix de ne pas avoir d’enfant. Elles s’en veulent d’avoir cédé à une pression familiale, amicale, sociétale, quoi qu’il en soit, et se sentent piégées. Le pire à leurs yeux est de savoir que « cette mascarade » est irréversible. Mais entendons-nous bien, ces mères aiment leurs enfants. Le regret de maternité n’est pas un regret concernant spécifiquement leur enfant. Le regret maternel n’a rien avoir avec l’amour. Il a à voir avec le rôle de mère et ce que la société attend d’elles, avec cette charge d’être mère et ce que cela induit ad vitam aeternam.
 

Pourquoi est-ce considéré comme un « tabou ultime » ?
Il s’agit d’un « tabou ultime » car il touche à l’enfant. Celui que nous avons tous été. Si l’idée qu’une mère puisse regretter d’avoir un enfant nous est si insupportable, c’est justement la crainte d’avoir été cet enfant-là : source de regrets. L’ambivalence qui fait de l’amour et la haine les faces d’une même pièce, semble affreusement honteuse lorsqu’elle concerne un enfant.
Les femmes qui souffrent « du mal de mère » n’en parlent jamais autour d’elles, ou très rarement. Ou de façon anonyme sur les réseaux sociaux. Car elles savent que leur souffrance est indicible. Et serait mal accueillie par son interlocuteur.
 

Comment avez-vous réussi à réunir des personnes prêtes à témoigner ?
Je suis passée par les réseaux sociaux et les forums orientés autour de la maternité et de la famille pour entrer en contact avec ces femmes. Et puis, j’ai beaucoup parlé autour de moi. J’ai également interrogé ma propre maternité et mon histoire familiale pour raconter cette histoire.
La charge émotionnelle, la culpabilité de ces femmes à porter ce lourd secret, ce manque d’élan envers leur enfant et leur malaise sont si profonds qu’elles ont même été plutôt heureuses de se confier à moi et de m’expliquer ce qu’elles ressentaient, parfois depuis des décennies.
 

Selon vous, et d’après les dix témoignages recueillis, d’où viendrait le regret d’être mère ?
Le regret de maternité est propre à chaque femme qui en souffre. Mais il a été frappant au cours de mon enquête de constater que la plupart d’entre elles avaient eu des mères défaillantes ou toxiques et que, souvent, on leur avait demandé beaucoup de choses dans leur enfance, comme s’occuper excessivement des petits frères et sœurs, d’une mère dépressive, remplacer un père absent...Ou bien elles ont été abusées, maltraitées, dénigrées. D’autres se sont senties « comme des pions sur un échiquier », le pion de leurs parents. Ces femmes ont eu le sentiment, au moment de leur accouchement, de « renaitre », de découvrir leur identité. De grandir avec leur enfant, et de devoir tout reconstruire. Il y a au moment de la naissance de leur enfant comme une perte d’identité. Un énorme reset, une « mise à jour ». Elles pensaient que l’enfant allait balayer leurs angoisses. Celles qu’elles avaient déjà avant la naissance. Mais en réalité, la maternité vient renforcer leur anxiété. Il leur est impossible dès lors de s’épanouir dans leur rôle de mère.
 

Qu’aimeriez- vous que ce livre apporte aux femmes qui regrettent, et plus généralement à toutes les femmes ?
Je souhaite que les femmes qui sont sujettes au regret de maternité puissent en parler librement. Qu’un espace leur soit fait dans la société pour qu’elles puissent se confier sans être jugées. La société est rosse avec les mères qui sortent un peu des rangs et qui ne vivent pas leur maternité comme un conte Hollywoodien. On a beau batailler pour l’égalité des salaires, la parité en entreprise, dénoncer les agressions sexuelles et le harcèlement grâce au mouvement #metoo, bouger les lignes pour que soient reconnues les libertés des femmes, de leurs corps et de leurs sexualités ; la réalité sociale souffre toujours d’un écart violent au détriment des femmes. La maternité est particulièrement le sujet de cet écart vertigineux. La société participe à cette oppression en accentuant l’assignation de la femme au statut de mère. Les femmes payent le lourd tribut d’une dépendance fondamentale de l’homme à leur égard.

Je voudrais inviter les lecteurs à réfléchir sur l’éventualité d’aimer et de haïr le fait d’être mère. Je veux dédramatiser le regret de maternité. Et encourager ces femmes à se faire aider pour vivre au mieux leur rôle de mère. Pour leur bien et celui de leurs enfants.