Jean-Louis Fournier : Interview impatiente

Je n'ai plus le temps d'attendre

Dans son livre Je n’ai plus le temps d’attendre, l’écrivain et réalisateur Jean-Louis Fournier brosse le portrait de l’impatience qui l’a poursuivi toute sa vie. À 82 ans, ne comptez pas sur lui pour ralentir la cadence. On lui a quand même demandé quelques minutes de son temps pour dialoguer autour de cette infatigable trotteuse qui grignotte tout sur son passage. Il a dit oui, mais on a fait fissa… 

Quand avez-vous entendu « patientez, svp » pour la dernière fois ? Personne ne me demande jamais de patienter ! Ça doit être marqué sur ma tête… Tout le monde sait que ça m’est rigoureusement impossible.

Quand avez-vous perdu patience pour la dernière fois ? Mais je perds patience à chaque seconde qui passe ! La seule fois où ça ne m’arrivera pas, ce sera lors de l’ultime seconde, pour mon dernier souffle.

Quel est le moment qui vous a paru le plus interminable de toute votre vie ? C’était lors d’une conférence sur l’art abstrait en Angleterre. En français, déjà, ça m’aurait paru long ! Mais là, avec ce type qui baragouinait un anglais pas possible… Ça remonte à longtemps ; j’en tremble encore.

Et celui qui est passé le plus vite ? Tous les bons moments passés avec les gens que j’aime.

On dit que les gens ne savent plus attendre. Par conséquent, faudrait-il supprimer les salles d’attente ou bien les rendre obligatoires ? Il faudrait absolument les rendre obligatoires et en mettre partout ! Dans notre monde, la salle d’attente, c’est une sorte de gymnase. Un peu comme un terrain d’entraînement pour les impatients que nous sommes.

On dit que tout va de plus en plus vite. Est-ce pour cela que personne n’a le temps de rien ? En tout cas, c’est parfaitement stupide. Dans la file d’attente, quand quelqu’un piétine derrière vous, râle et se dit pressé, il a exactement le même temps que vous ! C’est juste lui qui est un malade, un névrosé !

Vous parlez de vous, là ? Oui, absolument. En fait, je suis un impatient qui se soigne. C’est dingue parce qu’en Français, un patient, c’est un malade ! L’Académie devrait se pencher là-dessus...

On dit que le temps c’est de l’argent. Ça vaut combien 24 heures avec Jean-Louis Fournier ? Si c’est avec quelqu’un que j’aime, c’est moi qui paye. Mais si c’est quelqu’un que je n’aime pas, ça lui coûtera les yeux de la tête.

Vous avez travaillé avec Pierre Desproges. La minute nécessaire de Monsieur Cyclopède durait-elle vraiment une minute ? Non. Si on compte le générique que j’avais réalisé où j’avais mis la tête de Pierre dans une horloge, ça durait un peu plus longtemps. On prenait une journée entière pour l’enregistrement. À ce moment-là, la télé avait des moyens.

Avez-vous déjà trouvé le temps long en sa compagnie ? Jamais ! Mais il n’était pas toujours facile, il avait son caractère. Et puis moi, comme j’ai le mien...

Vous êtes plutôt « La fureur de vivre » ou « En attendant Godot »  ? J’attends furieusement Godot.

Il vous reste une heure à vivre, vous en faites quoi ? Je casse toutes les montres et toutes les horloges qui sont autour de moi, pour ne pas voir passer le temps.

« Ô temps, suspends ton vol »… Imaginons que Lamartine ait été exaucé. À quel moment de votre vie appuyez-vous sur le bouton « pause » ? À tous les instants où j’ai été face à quelque chose de beau. Que ce soit un paysage, un tableau ou le visage d’une femme... À chaque fois, il faudrait que le temps s’arrête.

Puisque vous n’avez pas le temps d’attendre, vous avez le temps de quoi ces temps-ci ? Principalement à rêver. J’ai passé ma vie à le faire.

Propos recueillis par Paul Sanfourche