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La nouvelle du lendemain d'Eric Giacometti

21/04/2020

Eric Giacometti s'est prêté au jeu de la "nouvelle du lendemain", mis en avant par Cultura : des écrivains imaginent comment sera le jour d’après le confinement.

16 000 têtes

Eric Giacometti

 

J – 20 avant la fin du confinement

Limoges

Santas Industries

 

—    N’est-il pas magnifique ? Admirez cette ligne pure, racée, séduisante. Oui… séduisante. La beauté au service de la protection de la nation. Mes amis, je baptise officiellement le ZS 999, notre nouveau missile supersonique à têtes multiples.

Le bouchon de champagne décolla à la perfection, s’inclina dans une arabesque parfait et percuta la paroi scintillante du ZS 999. Les applaudissements fusèrent de toutes parts autour du phallus balistique qui trônait au milieu du hangar. Alors que civils et militaires se ruaient sur le buffet, Paul Santas, PDG de Santas Industries, restait planté devant son bébé, effleurant ses flancs d’acier avec tendresse. A ses côtés, un homme en complet gris, à la mine chiffonnée et aux cheveux couleur neige, sirotait sa coupe de champagne.

—    Pas sûr que ceux qui recevront ce joujou sur la tête partagent votre enthousiasme, glissa-t-il en reposant son verre sur la maquette d’un sous-marin. Votre ZS 999 n’est-il pas capable d’exterminer un demi-million de personnes le temps d’un clin d’œil ?

L’industriel secoua la tête avec amusement.

—    Allons, Lambert. Vous savez très bien qu’il ne sera jamais lancé. Comme les 300 ogives de l’arsenal français. C’est le principe de la dissuasion. Nous et les autres puissances détenons au total 16 000 têtes nucléaires, dont 4 000 opérationnelles. Avec ça on peut réduire en cendres vingt fois notre bonne vieille terre. Qui prendra le risque ? Personne.

—    16 000 têtes…, murmura son interlocuteur, dommage qu’une bombe atomique soit aussi efficace contre le Covid 19 qu’un bâton de guimauve pour planter un clou.

—    A chacun son métier, les chercheurs trouveront la parade. Notre Président n’a-t-il pas déclaré la guerre au virus ?

Lambert afficha une moue ironique.

—    Avant-hier, J’ai contrôlé les nouvelles lignes budgétaires pour la recherche et les hôpitaux, on est loin des 35 milliards d’euros déboursés pour l’armement nucléaire.

—    C’est le prix à payer pour rester dans la course face aux Américains, Russes et Chinois qui, eux, engloutissent des sommes bien plus colossales. Changeons de sujet, dites-moi, cher ami, est-il exact que l’on vous surnomme en haut lieu le siphon ? Curieux pour un inspecteur des finances, conseiller du président de la République.

L’homme aux cheveux d’ivoire s’appuya contre la paroi du missile.

—    En effet… Pour trouver de l’argent, l’État ne peut actionner que trois leviers. Augmenter les impôts, emprunter auprès des marchés financiers et transférer les fonds d’un budget sur l’autre. J’excelle dans cette dernière activité. L’argent il y en a toujours, à condition de savoir chercher ! Moi, je transvase, je ponctionne, je fluidifie, je soutire, j’épure, je répands l’argent là où il est utile. Et mon équipe utilise les meilleurs algorithmes du moment pour m’aider. C’est juste une question de priorité.

—    Et la priorité en termes de menace c’est le nucléaire !

—    Pour le moment… Si demain on m’annonce que la France entre en guerre contre les Esquimaux, je siphonnerai votre budget sans état d’âme. Je remplacerai vos missiles par des élevages de huskies pure race, des régiments de traineaux avec des canons dernier cri et des moufles en peau de bébé phoque. Ca coûtera moins cher…

L’industriel éclata de rire.

—    Dieu nous en préserve.

—    Dieu n’a rien à voir là-dedans, grimaça le commis de l’État. C’est le président de la République qui décide des priorités. Moi, je ne fais qu’exécuter.

—    Mais vous avez quand même un avis sur ces questions.

—    Mes avis je les garde pour moi, je suis un serviteur de l’Etat. Point final.

L’inspecteur des finances s’interrompit, son téléphone vibrait dans la poche de sa veste,

—    Veuillez m’excuser.

Il disparut derrière le ZS 999 puis revint moins d’une minute plus tard vers l’industriel. Son visage était devenu aussi pâle que ses cheveux.

—    Ça ne va pas ? demanda Santas.

—    Je retourne à Paris. Ma fille… Elle vient d’être admise aux urgences."

 

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